500 mots pour exister

Voici un court texte rédigé dans le cadre du concours d’écriture « 500 mots pour exister », proposé par Mans, de la chaine « En Bordure ».

Ayant le plaisir de faire partie du jury, ce texte est hors-concours, mais l’exercice n’en était pas moins intéressant.

Le texte attendu par le concours doit décrire un personnage qui semble réel, vivant, tangible, palpable. Le genre et la forme sont libres. 500 mots maximum.


Le jeudi

Le jeudi, on apporte toujours une enveloppe à Madeleine. Ses mains tremblent un peu quand elle tient le courrier, comme si les mots pesaient plus lourd que le papier.

La maison de retraite où elle vit est calme. On y entend parfois, les jours de vent, les cris des enfants qui jouent dans le Parc de Sceaux, juste à côté.

Ses doigts ouvrent la feuille. Le papier a la fragilité des choses qu’on aime trop. 

Tu te souviens du lilas devant chez la tante Odile, celui qui sentait si fort qu’on en avait mal à la tête de bonheur ? Elle disait qu’il fallait le couper, mais ne l’a jamais fait. « Il attire les guêpes », répétait-elle chaque été, et chaque été elle finissait par s’asseoir dessous quand même, un livre sur les genoux, à ne rien lire du tout.

Car les jeudis racontent tout.

Une gamine de huit ans qui volait des figues chez le voisin, les doigts poisseux de joie.
Un père aux mains dures, au silence plus dur encore.
Une robe rouge portée un soir de bal où personne n’a dansé avec elle.
Sauf un garçon timide. Plus tard un mari. Plus tard un absent. Plus tard un silence.

Les jeudis n’oublient rien. 

Un premier enfant né trop tôt, parti trop vite. Une douleur qu’aucune lettre n’a jamais osé nommer.
Une maison vendue à la hâte après un incendie qui a pris la moitié du toit, et toute la joie.
Quarante ans de sage-femme. Des centaines de mains tenues, à l’instant où la peur devient un cri, puis un nom.
Une sœur perdue de vue, retrouvée à l’hôpital. Trop tard pour les mots. Juste à temps pour tenir sa main.

Les jeudis, eux, se souviennent encore. 

La joie, entêtée, revenue toujours.
Le premier voyage en train jusqu’à la mer, le nez collé à la vitre.
Une danse improvisée, dans le noir complice d’un soir sans électricité.
Une robe bleue cousue de ses mains, portée jusqu’à ce qu’elle tombe en pièces tant elle l’avait aimée.

Il y a aussi cette phrase, qui vient conclure les lettres les plus difficiles, comme une prière qu’on n’ose dire qu’à moitié :

Tu as été plus courageuse que tu ne le sauras jamais.

À l’office, une aide-soignante range les enveloppes du mois suivant dans le tiroir prévu.

« Elle a une correspondante fidèle, dit sa collègue en formation, en désignant les enveloppes. Ça fait combien d’années qu’elle lui écrit ?

— Personne ne lui écrit, répond Nadia sans lever les yeux. C’est elle. Elle les a toutes écrites, il y a longtemps, l’année du diagnostic, quand elle savait encore ce qu’elle allait oublier. Cent-cinquante-deux lettres destinées à elle-même. Arrivé à la dernière, on recommence. »

Dans sa chambre, Madeleine replie la lettre avec soin, la range dans une boîte à biscuits en fer, avec toutes les autres. Ce qu’elle vient de lire commence déjà à s’effacer, par endroits. Mais quelque chose reste, une chaleur sans nom, posée sur elle comme un châle.


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